Témoignage pour l’année de la Miséricorde : expérience de visiteurs de prison.

tan

Le 9 octobre, pendant la messe dominicale, Taguy a partagé avec nous son expérience des visites en prison :

« Je viens vous parler ici de très belles messes auxquelles j’ai la chance de participer depuis quelques années maintenant. Je ne parle ici des messes au sein de notre communauté paroissiale, qui me sont chères par ailleurs. Je parle ici de messes célébrées au sein de la maison d’arrêt de Fleury-Merogis, où j’interviens comme bénévole, visiteur du dimanche…,  au sein d’un groupe d’animation présent aux côtés du prêtre.

Chaque dimanche, des détenus, une cinquantaine par bâtiment, quittent leur cellule pour se retrouver là, dans une salle bétonnée, froide, mais colorée, plutôt que d’aller en promenade – drôle de terme dans le cadre d’une prison…

Ces détenus viennent de tous les horizons, ils ont grandi ici en France, ou viennent d’Europe de l’Est, d’Afrique, d’Amérique du Sud, ils sont là pour des raisons qui restent souvent cachées, pour nous, bénévoles d’un jour. Ceux du bâtiment où je vais sont là pour purger des peines courtes, après leur jugement. (vols, trafic de drogue, homicide involontaire dans le cadre d’accident de la route, etc),

On peut lire beaucoup dans leur regard, parfois de la crainte, un besoin de se protéger, mais aussi de parler, un besoin de se confier sans y aller franchement, du fait de la langue aussi. Mais, ils viennent là pour la messe. Ils sont plus ou moins attentifs, c’est aussi pour eux  l’occasion de se retrouver. Mais ils se raccrochent qd même à ces moments de douceur, de bienveillance, de communion avec Jésus. L’autre dimanche, un jeune qui n’avait pas arrêté de parler pdt la messe, un peu dans la provocation, qui ne comprendrait en fait pas grand-chose du sermon ou des chants, a attendu la communion, pour avoir ses quelques minutes de recueillement en allant s’agenouiller pieusement  devant l’autel et prier

Dans l’équipe d’animation, nous sommes généralement 4/5 par bâtiment à entourer le prêtre, ainsi q’un aumônier. L’un et l’autre viennent chaque semaine au plus près des détenus pour les écouter, mais aussi assurer la messe du dimanche, avec le samedi  un temps de réflexion autour de l’évangile. Notre groupe se charge lui de préparer les feuilles de messe : en français, en anglais, en russe, en roumain, en allemand, en polonais, en espagnol, en portugais, On anime la messe par des chants, souvent les mêmes, pour que les détenus les connaissent et chantent avec nous. A la fin,  nous distribuons à chacun une fleur.

Le plus important, c’est surtout d’être présent au milieu d’eux, pendant l’office, et de prendre le temps d’échanger avec eux après la messe, d’écouter, de se livrer un peu aussi.

Voilà pour ce qui est de notre activité.

Je vais maintenant tenter d’expliquer ce qui m’a amené vers ces visites en prison, et en retour ce que je peux y trouver… ce que j’y reçois.

Il y a 6 ans – j’étais alors de retour d’une mission humanitaire de plusieurs mois en Inde – une amie faisant partie de ce groupe d’animation m’a fait signe : il y avait un grand besoin de volontaires, et elle sentait sans doute que je pouvais accrocher avec ce service un peu particulier. J’ai été attiré par les belles rencontres dont elles me parlaient, la part de mystère aussi associé à l’univers des prisons. Ce nouvel engagement n’étant pas très prenant en définitive, – un dimanche par mois – même s’il faut se lever un peu tôt 😉 …j’ai donc dit oui rapidement.

J’ai découvert sur place à Fleury un monde à la fois rude et très humain.

On ne sait pas ce qu’ils vivent dans leur cellule, la semaine, on l’apprend ensuite par l’aumônier lorsqu’il nous décrit des événements très dures. Nous, … nous n’avons que ce moment très préservé de la messe.  Mais quand même,  Ce qui est troublant, c’est de débarquer de son quartier parisien, de son train train quotidien, et d’être confronté brutalement à la solitude, les regards un peu perdus, la misère matérielle, intellectuelle parfois, qui se voit chez certains. Cette misère nous arrive d’un coup, il faut vite l’accepter en allant à la rencontre de ces personnes.  Ces messes, c’est aussi ça, il n’y a pas de place pour des rencontres tièdes, impersonnelles.

Au-delà de cette impression à l’arrivée, il y a des temps très forts qui rendent ces messes EXTRAORDINAIRES :

  • La prière universelle est un moment de grande communion, où l’on sent toute l’assemblée faire bloc derrière telle personne qui évoque sa souffrance, sa solitude… mais plus souvent celles de sa famille laissée au-delà des murs, et d’autres détenus plus en difficulté. Certains ont la foi chevillés au corps.
  • Il y aussi le signe de paix qui est l’occasion pour la plupart – pas tous – de se saluer, de se serrer dans les bras… ca bouscule les idées reçues !

Enfin, il y a aussi la ferveur de certains, les échanges avec le prêtre sur l’évangile, pendant l’homélie. La messe a en effet été préparée en groupe la veille.

Il y a aussi la voix féminine d’une bénévole qui fait que tout bruit cesse brusquement lorsque son chant résonne doucement dans la pièce, ou encore l’Alleluia dans une langue lointaine, africaine, chanté par tous d’une seule voix. Tout le monde a fait l’effort de l’apprendre parce qu’il a quelque chose d’universel, il résonne en tous.

Mais, une fois décrit tous ces moments véritablement privilégiés, qu’est-ce qui m’a poussé à aller dans cette direction, à m’engager dans ce service ?

Ce n’est pas simple, pour chacun je pense, de s’expliquer pourquoi on a envie de s’impliquer auprès de personnes en difficulté, isolées, malades. Pourquoi en l’occurrence, franchir les murs d’une prison pour aller au-devant de détenus, avec lequel il va être a priori difficile d’échanger qqs mots, brièvement. La nécessité citoyenne de s’impliquer auprès des autres ? Le sentiment de devoir s’engager? Non, le simple sentiment d’un devoir ne suffit pas.

En fait, cette attirance vient de plus loin, est plus profonde. Dans mon cas, j’ose partager ici simplement qu’elle vient sans aucun doute de mon petit lot de souffrances personnelles, bien confortables par rapport à celles de ces détenus, mais il n’empêche, des moments de souffrance qui ont fait leur effet, qui m’ont fait me sentir parfois impuissant, vulnérable, bien malgré moi, qui m’ont fait demander de l’aide autour de moi.

Je pense que ce sentiment d’impuissance, de fragilité, ce besoin d’aide, d’écoute, d’attention, quand on finit par l’accepter pour soi –  ce qui n’est pas si simple à notre époque, je trouve –  on a alors besoin presque impérieux d’y donner une réponse chez l’ autre, pouvoir lui dire :  « qu’elle que soit ta situation, ce que tu as fait, tu n’es pas seul, tu es humain, tu as ta souffrance, et je te comprends, si moi j’ai gardé espoir, toi aussi tu peux garder espoir.

En fait, je me dis quelque part que si je n’arrive pas à communiquer ce message, j’aurai l’impression de renier mon identité, mon passé, mon humanité, …celui qui en moi disait : j’ai besoin d’aide.

Au-delà de ce témoignage personnel, j’aime les paroles du Pape Francois lorsqu’il nous dit que Dieu va au-delà de la justice en apportant la miséricorde et le pardon. Cela ne signifie pas dévaluer la justice ou la rendre superflue, sous-estimer le mal fait par les détenus, ce qui fait qu’ils sont là, en prison, c’est se dire que, au-delà de la peine carcérale : la prison peut aussi être le début de la conversion en faisant l’expérience du pardon : de la demande de pardon, aux autres, à ce qu’on a blessé, volé, aux familles à qui on a pris la vie d’un proche. Mais aussi le pardon à soi, l’acceptation de sa faiblesse, le pardon à ses proches qui n’ont pas toujours su vous écouter.

Des baptêmes ont lieu chaque année à Fleury à Pâques. Imaginez le long chemin de conversion que cette demande de baptême peut impliquer !

Aller rendre visite aux détenus, c’est pour les bénévoles témoigner de cette volonté d’aller au-delà de la sanction, et que nous sommes malgré tout dans une même communauté, qu’il ne nous appartient pas de juger mais d’être au côté d’eux,  de manifester sa compassion, avec le sourire si possible, en écoutant en tout cas.

Ces personnes ont besoin de nous, elles ont besoin de savoir qu’on est capable de pardonner, que rien n’est définitif.

Ce service nous invite aussi à reconnaitre notre propre pauvreté, elle nous invite à notre tour à être le pauvre de qqn.

Comment chacun peut prendre part à cette action ? 

si vous vous voulez participer, il y a de la place pour ce service, qui est rattaché à la paroisse de saint-Nicolas des Champs ou aux cotés d’ Ariane de Villejegu qui est en lien avec la communauté des  sœurs de Marie-Joseph et de la Miséricorde. Pendant plusieurs années Ariane a été bénévole au  Dépôt de la Préfecture de Police de Paris, où sont  accueillies toutes les femmes arrêtées dans Paris.

Après la garde à vue, ces femmes peuvent être libérées ou déférées devant un Juge : c’est à ce moment-là qu’elles arrivent au Dépôt où elles ne restent que 24 heures maximum.

Moment très court, mais importatn pour accueillir des personnes en situation d’angoisse, de souffrance, pour leur offrir une présence,  de l’écoute, un regard qui ne juge pas.

Les sœurs ont quitté ce lieu, où elles vivaient aux côtés des détenus, en avril dernier, mais elles sont aussi présente à Fleury-Merogis, à la maison d’arret des femmes. »